Appearance of a mountain
Dans un monde où des récits familiaux se fissurent sous la lumière dure des non-dits, des héritages invisibles et des blessures intergénérationnelles, cette série photographique propose une exploration intime de l’origine, de la filiation, et de l’amour transmis au sein des constructions familiales contemporaines. Ce projet interroge ce que signifie grandir, aimer et se définir lorsqu’on est élevé dans l’amour d’une famille qui n’était pas celle d’origine.
Je suis né San Dol Jung en 1985. Adopté en 1988 de Corée du Sud, j'ai grandi dans une famille française en Normandie, dans un foyer traversé par la simplicité et la tendresse. Cette enfance, que je qualifie moi-même de paisible et heureuse, n’a pas étouffé pour autant une colère sourde, celle que partagent nombre d’enfants adoptés : celle de la différence visible, de l’inadéquation phénotypique, du désir d’effacement pour me fondre dans une norme. Le silence autour de cette dissonance identitaire, souvent trop pudique pour être exprimé, m'habite encore.
La naissance de mon fils en 2019 devient un point d’inflexion. Ce moment charnière provoque une relecture de mon histoire : le regard porté sur la Corée, jusqu’alors relégué à une place infime dans ma vie, se précise, se nuance. C’est dans cette maturité nouvelle, nourrie par l’amour filial et le temps, que naît ce travail. Il se manifeste par deux événements à la fois hasardeux et symboliques : la maladie et le décès de mon père en 2024, qui m'a laissé la photographie en héritage professionnel, et lors d’une tombola de l’association Racines Coréennes, je remporte un billet d’avion pour la Corée du sud. Ce voyage, que je n’avais pas cherché, s’impose. J'y pars avec ma famille, sans quête précise, mais avec le désir sincère de voir, de sentir, de comprendre — sans illusion, mais avec curiosité.
« Appearance of a mountain » n’est pas un récit de retrouvailles, mais demeure un espace de questionnement où cohabitent les tensions entre l’ailleurs et l’intime, la place et l’effacement, la mémoire et l’oubli, l’héritage et l’autodétermination. Une volonté de comprendre ce que l’on fait de l’amour reçu, de celui qu’on transmet — et de l’amour que l’on apprend à se donner à soi-même, celui qui montre que rien n’est immuable et qu’une montagne, même si elle apparaît inébranlable peut toujours bouger.